Note: Le Jeune Karl Marx

Je viens de voir Le Jeune Karl Marx, film de 2017 retraçant les jeunes années du prophète hégélien.

C'est du boulot, il était recommandé par le prof de philosophie politique.

C'est un biopic qui part de 1844 pour aboutir à l'écriture du Manifeste en 1848. Marx avait donc entre 26 et 30 ans, Engels deux ans de moins.

La forme

Sur la forme, il y a peu à en dire : les acteurices sont de différentes nationalités, et le doublage a la particularité de garder un accent pour montrer cet internationalisme des protagonistes. C'est pas con, un entre-deux entre le tout sous-titré et le doublage classique. On regrettera un générique de fin qui tache un peu : une série d'images des différentes luttes entre Marx et nos jours, sur la musique Like a Rolling Stone. On comprend l'intention : montrer l'actualité encore prégnante de l'analyse marxiste, mais c'est mal fichu.

Oh et Olivier Gourmet en Proudhon. Même si j'aime bien l'acteur, il y a une différence de 20 ans entre lui et le personnage qu'il joue. Manque de cheveux et de barbe.

On constate aussi une plus grande place des femmes (Jenny von Westphalen, Mary Burns), et au vu de leur place dans le film, on ne peut que se demander pourquoi ces scènes de cul en début et milieu de film. Inutiles, tradition classique du cinéma qui pense avoir besoin de ça.

Le fond

On constate bien la misère financière de Marx, ses exils et rapports au pouvoir, mais également l'appartenance sociale de Engels. La relation de Marx (docteur en philosophie) avec Proudhon (autodidacte) est affichée, Marx dominant intellectuellement ce dernier. Pourtant, dans leur correspondance ultérieure, Proudhon saura se défendre sur ce plan, ce qui est assez remarquable.

Petit point qui me fait tiquer : Bakounine est présenté comme faisant partie de la « cour » de Proudhon, mais reste pas mal en retrait, dès 1844 dans le film. Or c'est plus tard qu'il deviendra ami avec Proudhon, et qu'en tant que traducteur de Hegel il l'initiera à la philo allemande (période d'écriture de la Philosophie de la Misère).

Autre point : la correspondance Marx-Proudhon. On sait à travers cette correspondance qu'à Bruxelles Marx et Engels sont associés à Philippe Gigot (évincé du film). En fait, Marx, Engels, Gigot et quelques autres fondent à Bruxelles un comité de correspondance, pour organiser les militants des différents pays.

C'est par ce biais que Proudhon est contacté, et mis en garde contre Grün. Or, dans le film, Proudhon insiste deux fois pour qu'ils établissent une correspondance (une fois en 1844 et une autre en 1846), à l'oral. Marx se déplace à Paris alors qu'il vient d'être expulsé de France (et n'a donc pas de passeport) pour expliquer ce qu'une lettre suffit.

On comprend l'intérêt de montrer l'action en tant que film, reste que ce n'est ni cohérent dans le film, ni logique de faire référence à une correspondance qui n'existe pas (et la remarque de Proudhon dans le film pointe très justement cette incohérence).

Le film montre aussi la refondation de la Ligue des justes en Ligue des communistes. On voit bien le travail en amont, mais la conférence de juin 1847 est expédiée, si bien qu'on a plus l'impression d'un coup d'État interne. C'est, dans le film, la première occurrence du terme « communisme », et on ne comprend pas d'où Engels le sort, pourquoi il est compris, etc. Et ce, justement à cause du fait qu'on n'a pas parlé du Comité de correspondance communiste de Bruxelles avant. 'z'ont déjà la banderole rouge, le logo, le nom, la devise, c'est balancé d'un coup et hop ça fait des communistes.

Éclipse. On se retrouve en Belgique en janvier 1848, sur la plage, où Engels tente de convaincre Marx d'écrire le Manifeste.

Mais en fait, à l'époque, il est déjà écrit : rédigé entre décembre 1847 et janvier 1848, la Ligue les ayant chargés de ça début décembre. Marx était présent au congrès de décembre, il n'a donc pas besoin d'être convaincu par Engels, sauf pour des raisons de scénario.

S'ensuit une scène où l'on voit la rédaction du Manifeste. À la première ligne, Marx raye « croquemitaine » et le remplace par « spectre » qui hante l'Europe. Et ceci est problématique. C'est problématique, parce que Derrida a consacré un bouquin sur le sujet : Spectres de Marx, où il tente de comprendre la notion de spectralité chez Marx. Soit Derrida s'est gouré, le manuscrit contenait bien une rature et Marx a préféré le terme de spectre pour une raison ou une autre. Soit Derrida ne s'est pas gouré et il n'y a pas eu cette correction, Marx pensait bien la notion de spectralité à partir de Hamlet.

Retour sur l'incohérence des correspondances Marx-Proudhon : en fait, c'est Engels seul qui était à Paris, mais il n'y a pas rencontré Proudhon. Il a cependant pu se procurer Philosophie de la misère, pour l'envoyer à Marx.

Note: Mai 68

Juste comme ça... Le contexte de Mai 68 est similaire à aujourd'hui.

Massification des universités mais fort chômage des jeunes, on parle de sélection scolaire pour les rediriger autre part.

Niveau politique, défiance et ennui, la gauche n'est plus révolutionnaire. Niveau culturel, la jeunesse s'empare des luttes de son temps (féminisme, droits civiques aux États-Unis, etc.) et comprend la dimension aliénante du travail.

Rigidité de la société (la part de l'héritage notamment)...

Voilà c'est tiré à gros traits, c'est pas historiquement tout à fait exact et précis. Je dis pas que ça va se reproduire, les conditions étaient sans doute uniques. Mais je trouve étrange cette similarité 50 ans après.

Tout pareil. Allez, formons des bons petits soldats monodimensionnels et cloisonnés. Vous savez ce que vous voulez faire ? Tant mieux. Mais "l'erreur" est aussi constructive. Quelle tristesse cette mentalité, putain. — François Theurel (https://twitter.com/FrancoisTheurel/status/970310387408175104)

Choix de mots sans doute accidentel, mais le bouquin de Marcuse était bien L'homme unidimensionnel

Oh et si vous avez des potes coco, c'est le bicentenaire de Marx cette année (5 mai). Je dis ça, moi, hein…