La série Severance m'a permis de réfléchir sur les problèmes (et qui à mon sens sont des erreurs) que je vois dans d'autres séries et films. Le meilleur exemple pour vous en parler, c'est les films Kaamelott de Alexandre Astier. Je rentrerai pas dans le débat de savoir si le deuxième volet partie 1 est décevant ou non, juste un mot sur la cinématographie.
L'un des trucs que j'ai appris très tôt en histoire de l'art, c'est qu'un tableau a un sens de lecture, et donc qu'on ne peut accrocher un miroir dudit tableau sans changer sa signification. Généralement, un personnage qui « marche » vers la droite va vers son avenir (en Occident), vers la gauche il retourne vers son passé. Changez la direction du tableau, et donc de la marche du personnage, et vous changez la signification du tableau.
En cinématographie, c'est pareil. C'est d'autant plus important lorsque l'on gâche de la pellicule à ne pas prononcer un mot : dans ce cas, les images portent la signification. Pour reprendre l'exemple de la marche, l'un des tropes de cinéma c'est les plans lointains d'une troupe se dirigeant quelque part. Regardez l'exemple le plus connu de Peter Jackson dans La Communauté de l'Anneau : dans tous les plans de ce petit montage, la troupe va de gauche à droite.
Voyons maintenant une scène de la série SAS Rogue Heroes, beaucoup moins connue et réalisée par le quasi-inconnu Tom Shankland : là encore, la colonne de véhicules va dans la même direction à chaque plan, ce qui a une signification dans l'histoire.

Maintenant, regardons Alexandre Astier dans Kaamelott : Premier Volet. Généralement, on utilise ce genre de succession quand la troupe ne sait pas où elle va, parce que visuellement ça désoriente le spectateur. Mais les personnages savent où ils vont. Peut-être pas les deux idiots qui suivent, mais justement, dans l'histoire ils suivent celui qui sait où il va. Astier a juste l'air d'enchaîner les plans « parce que ça fait joli » sans chercher à y insérer la moindre signification autre que « ils voyagent ».
C'est pas le seul moment où ça me saute à la figure dans sa filmographie. Le deuxième volet a une fameuse scène de théâtre filmé qui aurait dû être une scène de cinéma. Mais le truc, c'est qu'Astier n'est pas le seul à s'en fiche. En réalité, la majorité des séries s'en fichent. Donc voir des réalisateurs réellement s'impliquer, c'est rare et ça fait vraiment plaisir.

TL;DR: Astier fait pas du cinéma dans ses films, et Ben Stiller en fait beaucoup plus dans ses séries.
J'veux dire… Regardez d'abord la scène d'introduction de Jack Sparrow dans le premier Pirates des Caraïbes :
Chaque plan a été travaillé, réfléchis, et s'explique. Pas un seul mot prononcé, et on comprend déjà toute la psychologie du personnage. C'est vers ça que les films et séries, même grand public, devraient tendre.
Un autre exemple c'est la fameuse règle des 180°. Karim Debbache dans cet extrait dit que comprendre ces codes cinématographiques permet d'apprécier lorsque des cinéastes décident de jouer avec les règles. Il montre l'excellent exemple de Shining de Stanley Kubrick (et le moins bon exemple du Silence des Agneaux de Johnathan Demme qui n'a pas fait grand chose d'autre de fameux), mais j'aimerais montrer celui de… La Cité de la Peur, premier long-métrage d'un réalisateur cantonné à faire des trucs de plateau sur Canal+ : Alain Berberian.
Dans la scène de « date » entre Odile Deray et le commissaire Bialès, la mise en scène est ultra-classique : champ, contre-champ. Jusqu'à ce que le rapport entre les deux ne commence à changer, et c'est là que Berberian introduit d'abord un travelling latéral derrière Gérard Darmon pour changer une première fois le côté de la ligne, parce qu'Odile semble « perdre » l'intérêt de Bialès jusqu'alors presque inconditionnel, puis la coupe au niveau de l'ouverture du menu fait repasser de l'autre côté, avec un Bialès qui recommence à séduire Odile. Le type, c'est son premier film, il se permet de faire des effets de style assez discrets mais bienvenus.
Donc quand vous tombez sur Better Call Saul et que c'est réalisé par un Peter Gould (un type qui était juste producteur et scénariste sur Breaking Bad) qui décide de bazarder carrément la notion de champ/contre-champ en faisant de chaque plan un unique point de vue, vous vous dites « ça a dû leur demander trois fois plus de temps de tournage qu'en faisant de façon classique » mais également « pourquoi y a que lui qui se permet de faire ça alors que d'autres séries ont autant voire plus de budget ? » Je sais pas combien de personnes ont remarqué cette scène qui n'est qu'une parmi d'autres dans Better Call Saul, même pas d'une quelconque importance, mais elle valait les efforts mis dedans rien que pour le message que ça fait passer aux autres séries : le standard, ça devrait être ça.
