Soleil, tour, aéroplane, par Robert Delaunay.

Le problème de Hume : incomplétude de sa résolution par Popper

Il est peu d’achoppements à la raison aussi sublime que celui que Kant appela « le problème de Hume ». Nombreux sont les penseurs à s’y être cassé les dents. Il a sorti le philosophe de Königsberg de son « sommeil dogmatique1 », Wittgenstein tentera d’en faire un pseudo-problème2. Bertrand Russell y consacre un chapitre de ses Problèmes de la philosophie3 lorsque Karl Popper fait de sa solution le fondement de son principe de démarcation4. Pourtant, cette dernière est loin d’être complète.

David Hume débute cette interrogation dans son Enquête sur l’entendement humain à partir de la section IV :

Tous les raisonnements sur les faits paraissent se fonder sur la relation de la cause à l’effet. […] J’oserai affirmer, comme une proposition générale qui n’admet pas d’exception, que la connaissance de cette relation ne s’obtient, en aucun cas, par des raisonnements a priori ; mais qu’elle naît entièrement de l’expérience quand nous trouvons que des objets particuliers sont en conjonction constante l’un avec l’autre5.

Présenté comme cela, le problème de Hume semble n’être qu’une réflexion sur la causalité. Mais il ajoute quelques pages plus loin :

En réalité, tous les arguments tirés de l’expérience se fondent sur la ressemblance que nous découvrons entre les objets naturels et qui nous engage à attendre des effets semblables à ceux qui, à ce que nous avons trouvé, suivent de tels objets6.

Ainsi, pour Hume, non seulement nos connaissances se fondent sur la causalité, mais la causalité même est produite de l’expérience, par accoutumance à une série d’objets ou d’évènements semblables. De sorte que nos connaissances ne semblent pas provenir de la raison, mais d’une induction à partir de l’expérience. Mais, avant de proposer une solution sceptique à ce problème, il ajoute :

[…] toutes les conclusions tirées de l’expérience supposent, comme fondement, que le futur ressemblera au passé […]. S’il y a quelque doute que le cours de la nature puisse changer et que le passé ne puisse être la règle pour l’avenir, toutes les expériences deviennent inutiles et ne peuvent engendrer d’inférence ou de conclusion. Il est donc impossible qu’aucun argument tiré de l’expérience puisse prouver cette ressemblance du passé au futur, car tous les arguments se fondent sur la supposition de cette ressemblance. Accordez la parfaite régularité du cours des choses jusqu’ici ; cette régularité dans le passé ne prouve pas à elle seule, sans un nouvel argument ou une nouvelle inférence, qu’elle se poursuivra dans le futur7.

Le problème de Hume est donc double, et ce dès le départ. Une première partie, que l’on peut qualifier de démarcative, pose la question de savoir si le raisonnement inductif permet l’accès aux lois de la nature. Mais une seconde partie, que l’on peut nommer contingente, empêche toute démonstration par la raison d’une uniformité des lois de la nature. Nous ne pouvons fonder en raison notre croyance selon laquelle la loi de la chute des corps restera identique au cours du temps. Si cela peut paraître anodin, cette uniformité des lois est une condition de possibilité des connaissances, et par là, des sciences.

Dès lors, comment Popper peut-il prétendre résoudre le problème séculaire posé par Hume pour fonder un critère de démarcation de la science ? Le premier chapitre de La Logique de la découverte scientifique nous apporte un début de réponse :

À mon avis, l’induction n’existe pas. Ainsi l’inférence aux théories, à partir de déclarations singulières qui sont « vérifiées par l’expérience » […] est logiquement inadmissible. […] Mais je n’admettrai certainement un système comme empirique ou scientifique que s’il peut être testé par l’expérience. Ces considérations donnent à penser que ce n’est pas la vérifiabilité mais la falsifiabilité d’un système qui doit être considérée comme un critère de démarcation. En d’autres termes : […] il doit être possible de réfuter un système scientifique empirique par l’expérience8.

Si cela semble lapidaire, Popper revient plus en profondeur sur le problème de Hume dans Conjectures et réfutations :

J’ai abordé le problème de l’induction par Hume. Hume, à mon avis, avait parfaitement raison de souligner que l’induction ne peut être logiquement justifiée. […] J’ai trouvé la réfutation de Hume sur l’inférence inductive claire et concluante. Mais j’étais complètement insatisfait de son explication psychologique de l’induction en termes de coutume ou d’habitude. On a souvent remarqué que cette explication de Hume n’est pas très satisfaisante sur le plan philosophique. Il s’agit sans aucun doute d’une théorie psychologique plutôt que philosophique, car elle tente de donner une explication causale d’un fait psychologique – le fait que nous croyons en des lois, en des déclarations affirmant des régularités ou des types d’événements constamment conjoints – en affirmant que ce fait est dû (c’est-à-dire constamment joint à) une coutume ou une habitude9.

Suivent alors dix pages de ce que Popper nomme sa « critique logique de la théorie psychologique de Hume10 ». Si l’on peut aisément s’accorder sur la critique de Popper de la psychologie à l’œuvre dans le problème de Hume, elle ne répond pas à la seconde partie, pourtant bien plus en deçà de toute épistémologie. Comment fonder une science rationnellement comme le prétend Popper si l’on ne peut justifier rationnellement d’une uniformité des lois de la nature ? Il faudra attendre encore quelque temps avant de voir apparaître le second versant contingent du problème de Hume :

Ma réponse est qu’il est raisonnable de croire que l’avenir sera très différent du passé à bien des égards d’une importance vitale. […] Une façon apparente de s’en sortir est de dire que l’avenir sera comme le passé dans le sens où les lois de la nature ne changeront pas, mais c’est ce qui pose la question. Nous ne parlons d’une « loi de la nature » que si nous pensons que nous avons devant nous une régularité qui ne change pas ; et si nous constatons qu’elle change, nous ne continuerons pas à l’appeler une « loi de la nature »11.

Dans un jargon fleuri, cela s’appelle botter en touche. Quentin Meillassoux a ainsi parfaitement raison d’écrire à ce sujet :

Popper admet ainsi sans discussion que le principe d’uniformité est véridique, et il ne se met donc jamais en peine de traiter véritablement le problème de Hume, qui ne concerne pas la question de la validité à venir de nos théories sur la nature, mais celle de la stabilité à venir de la nature elle-même12.

Notons tout de même que, toute intéressante que soit la critique de Meillassoux, ne serait-ce que par son recentrage sur le second versant de l’aporie humienne, elle ne semble provenir que d’une lecture de La Logique de la découverte scientifique. Ainsi ajoute-t-il en note :

Popper a donc cru qu’il traitait de la difficulté humienne, alors qu’il ne traitait que d’un problème qui supposait déjà résolue une telle difficulté. […] Popper suppose donc que le principe d’uniformité – condition même de l’expérimentation physique – sera encore valide à l’avenir, et c’est en s’appuyant a priori sur une telle validité supposée nécessaire qu’il peut élaborer les principes de son épistémologie13.

Certes, Popper admet la possibilité d’une contingence des lois naturelles, ce qui contredit Meillassoux. Mais s’il n’en tire pas les pleines conséquences, c’est probablement à cause d’une tentative de sa part de contourner l’injonction qu’émet Bertrand Russell. L’étude du chapitre vi des Problèmes de la philosophie permet de penser que c’est bien à Russell que Popper répond dans Conjectures et réfutations, et non à Hume. Russell avait déjà présenté en 1912 cette seconde partie au problème de Hume :

La seule raison de croire que les lois du mouvement restent en vigueur est qu’elles ont fonctionné jusqu’à présent, pour autant que notre connaissance du passé nous permette d’en juger. […] Mais la véritable question est : y a-t-il un nombre quelconque de cas où une loi ayant été appliquée dans le passé prouve qu’elle le sera à l’avenir14 ?

Au cas où ce ne serait pas suffisamment clair, Russell explicite le lien avec les sciences quelques pages plus loin :

Le problème dont nous devons discuter est de savoir s’il y a une raison de croire en ce qu’on appelle « l’uniformité de la nature ». […] Mais la science suppose habituellement, du moins comme hypothèse de travail, que les règles générales qui comportent des exceptions peuvent être remplacées par des règles générales qui ne comportent aucune exception. […] La croyance que le Soleil se lèvera demain pourrait être falsifiée si la Terre entrait soudainement en contact avec un grand corps qui a détruit sa rotation ; mais les lois du mouvement et la loi de la gravitation ne seraient pas violées par un tel événement15.

Russell de conclure :

Cela nous ramène à la question : avons-nous des raisons, en supposant qu’elles ont toujours tenues dans le passé, de supposer qu’elles tiendront dans l’avenir ? […] Il nous reste donc encore à rechercher un principe qui nous permette de savoir que l’avenir suivra les mêmes lois que le passé16.

Si Popper a bien lu Russell17, il semble avoir délibérément cherché à esquiver cette injonction à trouver un principe garantissant que l’expérimentation scientifique sera encore valide à l’avenir.

De sorte que l’ensemble de la théorie popperienne reste fondée sur une croyance tenace ou, pour le dire autrement, une conjecture originelle. Comme je l’écrivais en 2017 dans Triste monde tragique :

Nous passons notre vie entière à reposer sur de l’incertain. […] nous ne pouvons, au mieux, que nous perdre en conjectures18.

La science est ainsi incertaine mais, comme le note Popper, cela ne signifie pas qu’« une croyance scientifique est aussi irrationnelle qu’une croyance en des pratiques magiques primitives – qu’il s’agit dans les deux cas d’accepter une “idéologie totale”, une convention ou une tradition fondée sur la foi19. » Ce serait alors sombrer dans l’anti-intellectualisme le plus primaire.

Références


  1. Kant, Emmanuel, Prolégomènes à toute métaphysique future qui pourra se présenter comme science, Paris, Vrin, 1993, p. 18. ↩︎

  2. Voir Popper, Karl, The Logic of Scientific Discovery, Londres & New York, Routledge, 2002, partie I, chap. 1, p. 13. ↩︎

  3. Voir Russell, Bertrand, The Problems of Philosophy, Londres & New York, William & Norgate, 1912, chap. iv « On induction ». ↩︎

  4. Voir Popper, op. cit., partie I, chap. 1, p. 11. ↩︎

  5. Hume, David, Enquête sur l’entendement humain, Paris, Aubier, 1972, section IV, première partie, p. 71–72. ↩︎

  6. Ibid., p. 81. ↩︎

  7. Ibid., p. 83–84. ↩︎

  8. « Now in my view there is no such thing as induction. Thus inference to theories, from singular statements which are “verified by experience” […] is logically inadmissible. […] But I shall certainly admit a system as empirical or scientific only if it is capable of being tested by experience. These considerations suggest that not the verifiability but the falsifiability of a system is to be taken as a criterion of demarcation. In other words : […] it must be possible for an empirical scientific system to be refuted by experience. » (Popper, Karl, op. cit., partie I, chap. 1, p. 18) ↩︎

  9. « I approached the problem of induction through Hume. Hume, I felt, was perfectly right in pointing out that induction cannot be logically justified. […] I found Hume’s refutation of inductive inference clear and conclusive. But I felt completely dissatisfied with his psychological explanation of induction in terms of custom or habit. It has often been noticed that this explanation of Hume’s is philosophically not very satisfactory. It is, however, without doubt intended as a psychological rather than a philosophical theory ; for it tries to give a causal explanation of a psychological fact – the fact that we believe in laws, in statements asserting regularities or constantly conjoined kinds of events – by asserting that this fact is due to (i.e. constantly conjoined with) custom or habit. » (Id., Conjectures and Refutations, Londres & New York, Basic Books, 1962, chap. 1, section iv, p. 42) ↩︎

  10. « My logical criticism of Hume’s psychological theory », ibid., section vii, p. 50. ↩︎

  11. « My reply is that it is reasonable to believe that the future will be very different from the past in many vitally important respects. […] An apparent way out is to say that the future will be like the past in the sense that the laws of nature will not change, but this is begging the question. We speak of a “law of nature” only if we think that we have before us a regularity which does not change ; and if we find that it changes then we shall not continue to call it a “law of nature”. » (Ibid., section x, p. 56) ↩︎

  12. Meillassoux, Quentin, Après la finitude : essai sur la nécessité de la contingence, Paris, Seuil, 2006, chap. 4, p. 128. ↩︎

  13. Meillassoux, op. laud. ↩︎

  14. « The only reason for believing that the laws of motion remain in operation is that they have operated hitherto, so far as our knowledge of the past enables us to judge. […] But the real question is : Do any number of cases of a law being fulfilled in the past afford evidence that it will be fulfilled in the future. » (Russell, Bertrand, op. cit., chap. vi, p. 95–96) ↩︎

  15. « The problem we have to discuss is whether there is any reason for believing in what is called “the uniformity of nature”. […] But science habitually assumes, at least as a working hypothesis, that general rules which have exceptions can be replaced by general rules which have no exceptions. […] The belief that the sun will rise tomorrow might be falsified if the earth came suddenly into contact with a large body which destroyed its rotation ; but the laws of motion and the law of gravitation would not be infringed by such an event. » (Ibid., p. 98–100) ↩︎

  16. « This brings us back to the question : Have we any reason, assuming that they have always held in the past, to suppose that they will hold in the future ? […] We have therefore still to seek for some principle which shall enable us to know that the future will follow the same laws as the past. » (Ibid., p. 100–101) ↩︎

  17. De 9 références au philosophe britannique dans La Logique de la découverte scientifique il passe à 38 références dans Conjectures et réfutations… ↩︎

  18. Litaudon, Guillaume, Triste monde tragique, Ouchamps, Yomli, 2017, § 91, p. 215. ↩︎

  19. Popper, Conjectures and Refutations, chap. 1, section x, p. 57. ↩︎


Citer cet article : Guillaume Litaudon, « Le problème de Hume : incomplétude de sa résolution par Popper », Yomli (ISSN : 2592-6683), 14 juillet 2019.